The Urge, terrible FI sur le meurtre, l’amour et la routine de tout cela…

The Urge est une fiction interactive écrite par PaperBlurt à l’occasion de l’IFComp 2014. Je l’ai parcourue une fois, en environ une heure, et ce fut une expérience assez prenante. Voilà mes sentiments, juste à la sortie de cette aventure.

Je n’ai pas lu American Psycho, contrairement aux romans de Thomas Harris concernant ce fameux Hannibal Lecter (enfin, sauf le dernier dont j’ignorais l’existence jusqu’à tout à l’heure).

Si je me permets de vous raconter ma vie dans ces si croustillants détails, c’est que The Urge vous glisse dans la peau d’un serial killer à travers une sorte de thriller psychologique, où vous serez confronté aux états d’âme (au sens propre) de ce tueur et tortionnaire.

L’œuvre est divisée en six actes. L’histoire débute par une scène de torture de votre invité, dans un container au fond des bois. Cette partie et le discours sur le nettoyage et l’aspect méthodique de votre travail m’a particulièrement fait penser à Dexter, peut-être à dessein.

Cela m’amène à une première impression, qui est que les histoires de serial killer puisent finalement souvent dans un répertoire de lieux communs et de références propres au genre, qui s’est particulièrement développé dans l’industrie hollywoodienne et la télévision. Le parallèle avec les westerns, voire peut-être tous les films de genre me titille le clavier : qui dit genre dit code et sortes de réflexes narratifs, de clichés (très) visuels qui ont l’avantage de placer le lecteur/spectateur dans un univers connu, mais qui appauvrit certainement aussi le discours.

Mais là n’est pas la question, qui a sûrement été traitée avec sérieux par nombre d’intéressés (c’est un appel du pied pour ceux qui auraient des références).

Un jeu de genre

The Urge rattrape donc tous les classiques du genre. Il apporte néanmoins l’incarnation du personnage principal, ce qui est fort intéressant puisqu’il s’agit de quelqu’un qui sera par définition mauvais. On m’a déjà dit qu’American Psycho était glaçant, notamment parce que son écriture rappelle que c’est bien à la réalité que ces histoire sont empruntées, et aussi parce qu’elle suggère que l’auteur, réel, de cette histoire pourrait lui-même ne pas être tout net…

C’est à cela que me fait penser The Urge : non pas à la santé mentale de l’auteur, mais bien à ce degré d’immersion supplémentaire que procure la FI en l’occurrence.

Une superproduction laisse toujours un certain nombre de barrières que l’on a vite fait de remettre en place dès que l’on sort un peu de la narration, dès que l’on prend du recul sur le film ou la série. Nombre de raccourcis, de clichés, voire d’incohérences permettent, en sortant du Silence des agneaux, d’être parfaitement conscient du caractère faux de ce que l’on a vu. Même les «  »documentaires » » (oui, deux paires de guillemets, c’est bien ça) que j’ai eu l’occasion le malheur de voir sur le sujet tentaient de se raccrocher aux codes du genre et n’avaient aucune crédibilité.

Mais voila que l’on vous propose d’incarner le serial-killer. Surtout, même si d’autres jeux l’ont fait plus ou moins directement (je pense à Hitman même s’il est question de tueur à gage, ou tous ces jeux un peu tendancieux à la Postal 2…), la barrière se retrouve bien dans l’interface, les moteurs graphique et de jeu. On sait l’intérêt que présente la fiction interactive pour supprimer les barrières mentales créées par un moteur de jeu daté ou qui masque trop mal tout cet artificiel qu’il y a derrière un jeu vidéo.

Bref, un silence des agneaux dont vous êtes le héros…

Emprisonné dans la tête du tueur

Seulement, il y a bien ce genre de barrières dans The Urge et qui réside selon moi dans sa linéarité. Certes, je n’ai pas (encore?) refait de partie qui pourrait m’indiquer si des choix sont possibles et ont un réel impact sur le déroulement de l’histoire. Je ne l’ai en tout cas absolument pas ressenti.

Je considère The Urge comme à la limite de la fiction interactive : dans l’extrême majorité des cas, il n’y a pas d’interactivité dans ce qui nous est proposé (ou elle n’est pas ressentie).

J’ai déjà quelques problèmes, certes surmontables, avec l’hypertexte à ce sujet, mais je trouve que cette FI est un bon exemple de linéarité. Alors oui, il y a une action de ma part dans le sens ou je clique sur un lien pour passer à la scène suivante, mais autant que lorsque je tourne une page d’un livre papier. Or un livre papier n’est pas interactif (ce qui me rappelle un excellent article de game design qui m’a sacrément éclairé).

Quoi qu’il en soit, je ne m’étendrais pas sur la critique négative de cet aspect en sachant que j’ai peut-être manqué des instants où le choix nous est laissé (je pense notamment au dernier acte du jeu), mais cette histoire d’hypertexte me permet d’autres digressions.

Essayons de poser la question différemment.

The Urge m’a procuré une expérience vraiment prenante, en me donnant la sensation de donner une sorte de consentement tacite aux actions de ce personnage. La lecture d’un film ou d’un livre ne procure pas ce sentiment. Quand bien même un seul choix nous est donné, nous avons toujours le choix de ne pas continuer l’histoire, et nous finissons surtout par valider ce choix, non pas en laissant faire, mais en lisant le contenu de l’action suivante et en l’approuvant par un simple clic. L’interactivité (avec les réserves ci-dessus) permet cette incarnation et renforce ce type de sujets. Incarner c’est intéressant, mais incarner quelque chose de foncièrement détestable c’est encore plus intéressant!

À ce titre en retour, la linéarité permet donc d’éviter de sombrer dans un macabre simulateur de torture ou de vie de serial killer, et nous sauve moralement d’une certaine manière, en nous donnant l’illusion de ne pas choisir… Peut-être permet elle aussi d’un point de vue narratif de montrer le penchant qui anime le personnage et qui lui donne, à lui-même, cette impression de n’avoir aucun choix que d’y céder.

Une nouvelle hypertexte

Je trouve qu’il est plus adapté de considérer The Urge comme une nouvelle s’appuyant sur les outils de l’hypertexte. De nombreux effets graphiques sont parfaitement bien utilisés (« Kill ! Kill ! Kill !« ) et scotchent véritablement à l’écran. J’avais d’ailleurs plutôt l’intention d’aller me coucher et je n’ai pas décroché une fois lancé. L’écriture est elle aussi remarquable, sans emphases, claire et directe, froide et crue comme un vieux morceau de viande…

Les parallèles entre la relation amoureuse du personnage et sa relation à ses invités est vraiment bien menée, sans tomber dans les facilités parapsychologiques. On comprend vraiment le cheminement intellectuel qui l’amène (nous amène) à confondre la victime de nos sentiments et de notre marteau, et l’aboutissement de l’histoire réside finalement dans ce brouillage entre les deux. Le sujet est difficile et périlleux, mais j’ai trouvé qu’il était traité avec une certaine maturité.

Enfin, quelques mots sur It, cette chose qui habite dans les bois, qui semble être ce monstre terrible et innommable qui lave nos méfaits. Qui importe une portion de fantastique, aussi, dans cette histoire bien souvent froide (l’implacabilité des crimes à venir : « the urge« , le meurtre en tant que tel, aussi) macabre (la torture, la tête dans le freezer) et clinico-morbide (la torture encore, décrite avec des recettes de cuisine, et avec laquelle j’ai décidément beaucoup de mal).

Ici, le fantastique est un peu ce qui nous sauve, comme la linéarité évoquée plus haut. Il rappelle que tout cela n’est aussi qu’une fiction…


The Urge est dérangeant, par le sujet qu’il aborde et la propreté répugnante avec laquelle celui-ci est traité. Servi avec une forme extrêmement soignée, ou chaque effet est utilisé à bon escient et renforce le fond, ce dernier étant lui aussi à la hauteur avec une écriture simple et efficace. Pourtant, The Urge ne gagne pas selon moi à être considéré comme une fiction interactive. Il lui manque une trop grande part de cette interactivité, justement.

Je trouve, surtout, que le classer comme tel occulterait les autres qualités qui sont les siennes, ce à quoi je peux difficilement me résoudre après ce que j’ai ressenti en le parcourant cette histoire.

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Une réflexion sur “The Urge, terrible FI sur le meurtre, l’amour et la routine de tout cela…

  1. Très bon post, MonsieurBouc ! Analyse fine et détaillée sur pas mal d’aspects, ça donne envie d’y jouer ! Ca sera le prochain sur ma liste, et je reviens dire ce que j’en pense 🙂

    Concernant cette idée d’interactivité et de consentement tacite (ou plutôt, l’input du joueur comme unique chose qui fait exister et avancer l’histoire), ça me rappelle le jeu « Save the Date », qui est très intéressant sur ce point-là : le concept est très amusant, puis on en vient à se poser des questions sur l’interactivité et le pouvoir du joueur, et ce que c’est que de raconter une histoire ou de jouer à un jeu vidéo (surtout sur la toute fin). Malheureusement je ne veux pas trop en parler parce que ça spoilerait, alors je vais juste te le recommander en croisant les doigts pour que l’envie te prenne dans parler sur ce blog 😉

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